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Préparer le monde d’après

Par Yvan Bourgnon

Président-Fondateur de The SeaCleaners

L’année 2020 sera-t-elle, au regard de l’Histoire, l’année du basculement dans une nouvelle ère ? L’année où, irrémédiablement, nos modes de vies auront changé ? Face à la crise du coronavirus, la plupart des gouvernements ont fait le choix de mesures radicales pour contenir les avancées de la pandémie. Sauf à vouloir jouer les Nostradamus, il est impossible de dire aujourd’hui quelles en seront les conséquences sociales, économiques ou sociétales. Pourtant, sans attendre la levée du confinement et le retour à nos « vies d’avant », on peut deviner que l’impact sera sans précédent. Et formuler le vœu que, justement, nous ne revenions jamais à la « vie d’avant ». Car, si l’heure est à l’action et à la solidarité, le confinement peut et doit aussi être mis à profit pour penser le monde de demain.

Une « année blanche » ne suffira pas à sauver la planète

Même si nous manquons de recul, il est prévisible que les mesures de ralentissement forcé de l’économie vont engendrer une diminution significative de la pollution atmosphérique dans le monde. Les émissions de gaz à effet de serre auraient baissé de 25% en Chine pendant la période de confinement, tandis que la concentration de particules fines diminuait de 20% à 30%. Le trafic aérien mondial se dirige vers sa plus importante contraction jamais enregistrée. En Europe, il affichait déjà -13,5% début mars et ce chiffre va s’amplifier. Peut-être observerons-nous aussi un déclin, pour la première fois depuis 40 ans, de la quantité de déchets plastiques qui se déverse annuellement dans les océans et qui avoisinait les 9 millions de tonnes en 2019, avec une majorité provenant des pays touchés les premiers par le virus.

Mais attention à ne pas nous réjouir trop vite. Ces effets positifs de court-terme, aussi spectaculaires soient-ils, ne doivent pas cacher la possible catastrophe pour l’environnement à long-terme. Les (mauvaises) habitudes ont la vie dure. Les émissions et la surconsommation ont toujours tendance à rebondir après une crise : on commence déjà à le voir en Chine, comme on l’a constaté après la crise financière de 2008. Plusieurs gouvernements ont annoncé des plans de relance massifs de leurs industries fossiles, gazières, pétrolières, du secteur aérien, des bateaux de croisière. Alors même que ces plans de relance pourraient être l’opportunité unique de planifier une économie bas-carbone et de lancer des réformes structurelles profondes, de poser les bases d’une économie verte nouvelle et durable, les dirigeants s’apprêtent à lancer une bouée de sauvetage à la vieille économie du carbone.

Encore plus inquiétant, au nom de la sacro-sainte relance économique, les mêmes gouvernements risquent de remettre en cause les mesures de lutte contre le changement climatique. Certains membres de l’Union européenne, comme la Pologne et la Tchéquie, appellent déjà à l’abandon du Green New Deal européen. Or ce plan, qui ambitionne d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 et prévoit de transformer en profondeur les politiques publiques européennes en matière d’énergie, d’industrie, de transports, d’agriculture…, devrait plus que jamais nous servir de boussole pour repenser notre modèle économique.

Vouloir revenir au « monde d’avant » à marche forcée est irresponsable et dangereux. Pire : c’est accréditer l’idée, déjà trop souvent répandue, que la préservation de l’environnement exige l’arrêt complet de l’économie. Que planète et activité humaine sont incompatibles.

La destruction de notre environnement, la pollution des océans et le changement climatique ne sont pas des crises : ce sont des transformations irréversibles, sans retour à la normale possible, sans vaccin. Une « année blanche » ne suffira pas. Préserver notre planète exige une baisse soutenue et régulière des gaz à effet de serres et une cure de désintox urgente à notre addiction aux hydrocarbures et à leurs produits dérivés.

Or, si la crise du Covid-19 nous enseigne une chose, c’est qu’il est possible pour les gouvernements de prendre des mesures urgentes et radicales face à un danger imminent, y compris des mesures coûteuses dont on estime, en temps normal, qu’elles sont impossibles à mettre en œuvre. La pause forcée que nous traversons aujourd’hui doit être l’occasion de nous réinventer, d’innover, de nous demander comment mettre en œuvre ces réformes nécessaires, prioritaires, au lieu de chercher désespérément à revenir aux erreurs du passé.

Remettre l’humain au cœur des enjeux

Les crises sont toujours propices à la révélation de héros méconnus. Aujourd’hui, la planète entière applaudit tous les soirs les infirmiers.ères, les personnels soignants des hôpitaux, des EHPAD, des maisons de soin. Mais, quoi ? Espère-t-on qu’ils vont se payer avec notre gratitude éternelle et des applaudissements ? Comment peut-on accepter que ces soignants, qui sauvent des vies tous les jours, qui vont au bout de leurs forces pour repousser la maladie, gagnent 5, 6, 10 moins que certaines professions qui sont justement responsables du cataclysme écologique qui s’annonce ? 10 fois moins que, ceux, décideurs politiques et économiques, qui nous poussent à consommer toujours plus, à produire toujours plus, à désirer posséder toujours plus ? Ceux qui créent des besoins artificiels, alors même que tous les voyants sont au rouge et hurlent de stopper cette course effrénée ?

La question de la justice sociale est plus aigüe que jamais. Quand je vois la liste des professions considérées comme « indispensables à la vie de la nation », je m’étonne de ne pas y retrouver les professions à haut salaire, mais d’y voir, au contraire, celles qui sont souvent en bas de l’échelle sociale ! Pourquoi, dans ce cas, ne pas indexer les salaires sur l’utilité sociale d’un métier, sur le service qu’il rend à l’intérêt général, plutôt que sur la loi du marché ?

Nos ressources s’épuisent, les catastrophes climatiques s’enchaînent, les denrées alimentaires et l’eau potable manquent pour des milliards d’individus, le réchauffement se poursuit, les océans s’acidifient, se plastifient, se désertifient… A cette situation avérée s’ajoute aujourd’hui l’angoisse de l’incertitude. Le monde de l’après Covid-19 fait déjà peur à beaucoup : la récession économique est un terreau propice aux pires horreurs qu’a commises l’humanité. Elle favorise la montée des populismes, des nationalismes, le rejet de l’autre, les injustices sociales. Ce sont toujours les plus vulnérables qui en font les frais.

Pour éviter que l’histoire bégaie, je formule le vœu que cette crise inédite permette à de nouveaux processus démocratiques d’émerger et à un nouveau personnel politique de faire entendre sa voix. Des leaders qui n’auront pas pour objectif de perpétuer, coûte que coûte, un système moribond, mais celui d’en inventer un neuf.

C’est de la société civile que viendra le sursaut. De notre capacité collective à produire un changement radical et à imaginer un modèle de société alternatif.

Le Covid-19 nous oblige à lever le pied de l’accélérateur et à enlever nos œillères. C’est le moment ou jamais d’interroger nos priorités. De réaliser à quel point notre surconsommation est une impasse et de changer durablement nos comportements. Ayons la lucidité d’admettre que, pour nous comme pour les générations futures, nous devons renoncer à la consommation à outrance, apprendre à vivre avec moins de tourisme superflu, moins de téléphones, moins de confort, à favoriser les circuits courts, à proscrire les produits à usage unique…

Redéfinissons ensemble ce que nous appelons « le progrès ». Aller vers une sobriété heureuse, c’est plus de place laissée à l’humanité, à l’écoute, à la solidarité. Plus de place accordée au rêve aussi.

C’est une chose que l’océan m’a apprise : la liberté s’épanouit dans moins de matérialisme. Et je suis convaincu qu’il en est de même de la fraternité et de l’égalité entre tous. Parole de marin !

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