Dear Ocean, Eddy de Azevedo – La poésie amère du plastique en mer

Faire d'un fardeau du beau, c'est la mission que s'est donnée Eddy de Azevedo avec son projet Dear Ocean, qui met devant les projecteurs une triste réalité sur notre grand bleu.

Comment devient-on artiste ?

J’ai une formation de graphiste. Au temps où ce métier s’apprenait de façon artisanale au sens noble du terme. À la fin de mes études, j’ai fait mes armes en magazine chez Citizen K. L’équipe, des rédacteurs aux directeurs artistiques, était incroyable. J’ai rencontré des talents et surtout une vision du métier et une liberté d’expression artistique proche de l’école anglaise. Mon parcours a ensuite bifurqué en agence, EuroRSCG, où pendant de nombreuses années j’ai collaboré avec de grands photographes. Toujours bienveillants, ils m’ont transmis l’amour et la culture de la photographie. Ce que je pratique aujourd’hui à temps plein.

Comment définirais-tu ton art ?

Je travaille avec un boîtier moyen format qui me donne la possibilité d’avoir de grands tirages sans perte. La plupart du temps je m’efforce d’avoir un lien entre mes séries : les grands formats, la présence uniforme des couleurs contribuent à la singularité de mes photographies. Censées absorber le spectateur, elles l’obligent à oublier la forme en libérant les couleurs. Et inversement. Une vision très inspirée de l’expressionnisme abstrait américain des années 50. Et mon travail se scinde en deux. Il y a la photographie où la forme est le sujet et il y a la photographie plus artistique où le fond est aussi important que la forme : une photographie plus engagée. C’est le cas pour le projet DEAR OCEAN. Ce projet au long cours regroupe 16 séries sur un seul thème : celui de la pollution plastique des océans.

A qui s’adresse tes oeuvres ?

Comme mes séries sont très différentes j’ai également un public très différent. Il se passe quelque chose de nouveau avec le projet DEAR OCEAN. Le sujet est militant et le public l’est aussi. Ou le devient. Les actions sur le terrain avec les nettoyages des plages organisés par les BeachCleaners d’Ocean52 m’ont amené à rencontrer un public forcément plus alerte et plus sensible au sujet. Nous participons, comme vous le faites aussi, à des collectes collectives et à des ateliers de sensibilisation. Souvent, à l’issue de ces journées, je réalise une œuvre en fonction des récoltes. Je tente de développer cet aspect pédagogique. Il y aura d’ailleurs dans la prochaine exposition des journées scolaires avec des ateliers.

Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Elles sont multiples. J’ai une fascination voire une obsession pour le Colorfield Movement et notamment Mark Rothko, un de ses illustres représentants. Mais mon univers s’étend sur un océan d’influences où je navigue sur des courants artistiques aussi variés qu’inattendus. Il est difficile de trouver un lien entre Sophie Calle, Guy Bourdin, Raymond Depardon, Damien Hirst, Murakami, Despentes, Pink Floyd et Bashung et pourtant ces personnages (et bien d’autres) et leurs œuvres ont façonné la coque sur laquelle je me laisse porter.

Peux-tu nous en dire plus sur ton processus créatif ? Comment commences-tu une série et pourquoi ?

À travers DEAR OCEAN, je voulais avoir un réel décalage entre la réalité dramatique de la pollution plastique et le traité plutôt ludique de mes photographies. Les séries de DEAR OCEAN, ont été réalisées avec les objets/déchets récoltés sur les plages landaises ces huit dernières années. Ce sont les déchets qui guident mon travail. Une association d’idées naît en fonction de l’objet trouvé et je débute la série lorsque j’ai suffisamment de matériaux pour l’exécuter.

Depuis quand t’es-tu intéressé à la thématique de la pollution plastique ?

Depuis mon installation dans la région il y a 15 ans. Mais je me suis réellement investi dans cette thématique depuis 2013. Cette année-là, avec la série Walking My Dog, j’avais enfin trouvé le levier qui permettait de lier mon expression artistique à la cause environnementale.

Et comment t’es venue l’idée de cette série ?

Grace à mon chien Polok ! Nous sommes en 2013 et mon travail personnel se porte sur des séries reproduisant des œuvres de Mark Rothko à l’aide d’objets du quotidien. Ayant Polok et vivant proche de l’océan, mes journées sont aussi rythmées par ses sorties. En le promenant quotidiennement sur les plages, j’ai commencé à récolter des déchets ; briquets, bouchons, cotons-tiges, filets, gants de pêcheur, etc… Des déchets très colorés. Chaque balade est devenue un moment créatif avec les collectes. L’association Forme/Fond s’est faite très rapidement et les séries Walking My Dog naissent. Une fois au studio avec les stocks, je les trie par couleurs. Je réalise à plat mes compositions chromatiques (en respectant scrupuleusement celles de Mark Rohko), j’opte pour un éclairage brut et je shoot en vue zénithale. Le résultat est une série de 11 photographies au format 93/119cm pour WMD1 et une série de 10 photographies au format 90/124cm pour WMD2.

Une leçon à tirer de ces travaux ? Selon toi, l’art a-t-il une place importante à jouer dans le combat environnemental ?

Au fil des années et de malheureuses collectes, la face noire du grand bleu s’est étoffée et d’autres séries ont complété le projet pour devenir aujourd’hui DEAR OCEAN. Demain, malheureusement, le photographe/Beach Cleaner que je suis retournera sur la plage. De nouveau meurtrie. Je ne suis que photographe et je combats avec mes armes : mon boîtier, mes objectifs.

“DEAR OCEAN, est un moyen, mon moyen, d’alerter les jeunes et les moins jeunes sur la pollution plastique. Une expression artistique est moins culpabilisante, le message militant passe plus aisément et l’engagement se fait plus naturellement. Du moins je l’espère.”

Eddy De Azevedo Artiste

Le GIEC vient de nouveau de sortir une nouvelle étude alarmante. Quel est ton état d’esprit, comment vois-tu le futur et qu’espères-tu pour plus tard ?

Le futur ? Il y a tellement d’enjeux écologiques prioritaires ! Chaque enjeu influence l’autre : la gestion du dérèglement climatique, la protection de l’environnement, la protection de la biodiversité, une justice environnementale… J’espère simplement qu’il n’y aura pas une hiérarchisation des enjeux et qu’ils seront traités d’une manière uniforme, sans tarder et durablement. Car chaque jour compte !

Vivant au bord de l’océan, as-tu remarqué une évolution à la fois sur la mentalité des personnes concernant la pollution plastique ? Ou au contraire, as-tu remarqué une pollution plus présente avec un impact plus fort et visible sur l’environnement ?

Une chose est certaine, c’est que la pollution plastique ne diminue pas et que son impact est de plus en plus visible ! Paradoxalement, et on s’en réjouit, des initiatives se multiplient. Les locaux s’engagent beaucoup plus fortement à la fois sur le terrain et sur les médias qu’ils soient digitaux ou écrits. Les actions de nettoyage de plus en plus maîtrisées influencent considérablement la vie et les gestes au quotidien. Elles sont pédagogiques et aident à changer les mentalités. Nombre des participants à ces actions disent qu’ils changeront leurs habitudes de consommation, qu’ils réduiront ou abandonneront les contenants plastiques, qu’ils ne jetteront plus leurs cotons-tiges dans les toilettes, etc… Le simple fait de voir échoués et de ramasser des objets/déchets qu’ils consomment est souvent un déclic. Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’océan !

As-tu des conseils à donner à des personnes qui voudrait se servir de l’art pour dénoncer ?

La plus petite initiative est bonne. L’intention démontre déjà une prise de conscience et le début d’un engagement.

Quels sont tes prochains projets ?

La protection des océans à travers l’art est et restera mon défi. Le livre DEAR OCEAN, est en projet et il sera disponible cet hiver, il compte 3 volumes regroupant toutes les séries sur le thème de la pollution plastique. Et comme je ne m’arrêterai pas de cleaner les plages Il y aura un Volume 4, puis un Volume 5… malheureusement.

Retrouvez le travail de Eddy de Azevedo du 20 Octobre au 14 Novembre au Sporting Casino de Hossegor, puis à Paris, Lyon, Barcelone ou Madrid en 2022.
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